Syndicat des Journalistes de la Presse Périodique

Quel chalet pour vos sports d’hiver

L’hiver. La neige. La montagne. Qui n’a pas rêvé de ski et d’après-ski au coin du feu dans un chalet tout en bois ?

Les publicités pour séjours à la neige regorgent de photos de chalets dits  "savoyards" en madriers de sapin, aux toits couverts de bardeaux. Mais cette architecture "convenue" est relativement récente. Depuis que la pratique du ski est entrée dans les mœurs - une centaine d’année - l’architecture des stations de ski a changé au gré des goûts du skieur et… des pouvoirs publics. L’histoire de l’architecture des stations de ski peut ainsi se découper en quatre périodes correspondant chacune à un moment d’une vision socio-économique de la pratique des sports d’hiver.
Le premier âge est celui des "villages-stations" qui se développèrent dès avant la Première Guerre mondiale, le plus souvent en symbiose avec une station thermale. Skieurs et alpinistes étaient logés dans des hôtels de plusieurs étages construits en pierres et ciment, toit de zinc… juxtaposés aux fermes en bois du village originel. Cette hétérogénéité qui perdure à Chamonix par exemple peut perturber le regard de l’esthète, mais elle ne semble pas restreindre l’enthousiasme des skieurs expérimentés du Massif du Mont Blanc.

La France de l’entre deux guerres connait un premier tournant urbanistique et architectural du "village-station". Lasse d’entendre les conversations pro nazi des touristes allemands séjournant dans les stations helvétiques huppées, la Baronne Noémie de Rothschild fonde la Société Française des Hôtels de Montagne et jette son dévolu sur le village de Megève, en Haute Savoie. Elle y fait édifier un hôtel, disons classique, puis mobilise les talents d’un jeune architecte, Henry Jacques Le Même, pour la construction d’un chalet aussi luxueux qu’original. Formé auprès des maitres parisiens les plus innovants, Le Même estime qu’il faut à ce nouveau lieu une architecture nouvelle adaptée au style de vie des skieurs  de l’époque : une élite fortunée attentive au modernisme et au confort. A partir de cette commande, Le Même interprète les formes traditionnelles de fermes savoyardes, et les adapte au goût de sa clientèle en utilisant les techniques nouvelles : murs de crépi blanc, abondance d’ouvertures (on y entre "skis au pied"), toits pointus et à l’intérieur, vastes pièces aux décors épurés.
En quelques années Megève prend un tout autre aspect que celle d’un bourg savoyard séculaire et devient la première "village-station" au monde. Malheureusement ces constructions individuelles ne s’accompagnent d’aucune réflexion urbanistique ; la circulation automobile à Megève s’en ressent encore.
La deuxième ère est celle de la création, en site vierge, du « village-station ». Dans les années 1950, les skieurs recherchent des champs de neige en altitude. Le client devient impatient ; les temps ne sont plus aux mondanités d’après ski. L’idée est triple : aménager la montagne en planifiant l’urbanisation, développer la pratique des sports d’hiver comme une chance pour l’économie de régions confrontées à l’exode rural, et… ne plus laisser le développement des stations entre les mains du privé. Mais la clientèle résiste au déracinement architectural souhaité par les promoteurs technocrates. Courchevel - station lancée par le département de Savoie en 1946 - demeure un mélange de chalets post Le Même et de petites constructions collectives déguisées en habitat alpin typique. Le skieur urbain n’est peut-être plus aussi fortuné qu’avant-guerre mais il appartient toujours aux classes aisées et demande un bon confort ainsi qu’un certain dépaysement montagnard. À cette étape, l’État ne parvient pas encore à imposer la « station HLM sur neige » correspondant à sa vision de la démocratisation des sports d’hiver.  

Il y parviendra dans un troisième temps. Un "Plan Neige" est décidé en 1964, avec l’objectif de construire ex-nihilo une  vingtaine de stations dans les Alpes d’ici 1977. Elles devront être des "stations d’altitude très fonctionnelles, fondées sur un urbanisme vertical". Traduction : les populations locales seront largement écartées de la maîtrise de l’aménagement qui sera confiée à un architecte unique. Certes piétons et autos seront séparés, un « front de neige » (un bord des pistes) préservé, mais Marcel Breuer à Flaine, Charlotte Perriand aux Arcs ou Michel Bezançon à La Plagne, en bons suiveurs de la pensée rationnelle et utile du Bauhaus et de Le Corbusier, ont imaginé des ensembles de gros bâtiments bétonnés destinés à un tourisme standardisé.

Ces "stations intégrées", plaisent énormément aux architectes et aménageurs, moins au public. En 1977 le Président Giscard d’Estaing met un point final à ce Plan Neige. Dans son fameux discours de Vallouise, village de la Barre des Écrins, il proclame la spécificité de la montagne. Plus de stations créées en site propre. Les villages traditionnels se débrouilleront seuls pour développer une offre touristique de leur choix. Cela tombe bien : le profil de l’amateur de ski change et ses aspirations urbanistiques avec.

Le quatrième moment des stations de ski s’annonce. Nous le vivons aujourd’hui avec le retour en grâce des aspects traditionnels du modèle de la station-village. Mais ce n’est plus le village qu’a modelé Henry Le Même. Ce n’est plus le même skieur qui fréquente Courchevel ou Val d’Isère. Le touriste des classes moyennes a désormais une forte propension à s’envoler vers le Grand Sud lors des vacances d’hiver. Il abandonne les pistes des stations huppées aux jeunes banquiers londoniens, pressés et grands dépensiers. Les modestes chalets de famille de style Le Même datant de l’avant-guerre sont rachetés par des fortunes russes ou moyen orientales qui les font raser pour construire de somptueuses maisons "savoyardes" de neuf cents mètres carrés. Les règlements d’urbanisme exigent certes, le respect d’un style "authentique"  mais les architectes se contentent volontiers de pasticher les fermes d’antan.
Le lien de l’architecture avec les montagnes devient secondaire. Sillonnées de remontées, elles ne plus là que pour porter les pistes de ski et de surf. Les stations sont devenues des machines à skier, des "machines à fric" comme on l’entendait encore récemment à la terrasse de la Grande Ourse de Val d’Isère, dernière  demeure datée de 1936, inscrite à l'Ordre des Bâtiments de France, menacée d’être remplacée par une nouvelle pièce de Luna Park des neiges.

René-François Bizec

Visuel © CAUE de Haute-Savoie