Syndicat des Journalistes de la Presse Périodique

Gao Xingjian. Peintre de l'âme. 2013

Daniel Bergez (2013). Gao Xingjian. Peintre de l'âme. Paris : Le Seuil. Suite et complément des Bulletins 45 de mars 2014 et 46 de juin 2014

"[...] commencer à peindre là où l’on a fini de parler"
Gao Xingjian

Gao Xingjian termine La montagne de l'Âme en un court chapitre qui se conclut par : "Faire semblant de comprendre, mais en fait ne rien comprendre. En réalité, je ne comprends rien, strictement rien. C'est comme ça." (La montagne…, p. 670). Dans les œuvres de Gao Xingjian, le sens est toujours une proposition incertaine qui se déploie au terme de l’expérience créatrice hors de l’intention affirmée de son créateur (Au plus près…, p. 97) : "[…] son sens réside peut-être justement dans son absence de sens" (La montagne…, p. 670).

Comme l’analyse Daniel Bergez à travers de nombreuses mises en correspondance (Proust, Brecht, Kafka, Beckett, Michaux, Kundera…), la défiance de Gao Xingjian pour une pensée formelle qui enferme dans des catégories ou des esthétiques prédéfinies, sa prise de distance avec les -ismes ("Ne pas avoir de isme") et avec ceux qui parlent en philosophes (La fuite, p. 31) peuvent partiellement se lire à la lumière d’une biographie croisant la pensée taoïste, l’histoire chinoise du siècle passé et la modernité. Plus sûrement encore, précise Daniel Bergez, elles se rattachent à la perception du moi et de la réalité comme chaos, au questionnement de la résonance entre les paysages naturels, souvent sombres ou nocturnes, et la conscience (Dispersion 2008) : "[…] tu espères devenir un œil triste, profond et désolé et contempler de cet œil comment tourne et retourne le monde, et cet œil est au centre de ta paume ; tu espères être une résonance." (Le livre…, p. 319).

Le moi incertain, potentiel "ne prend consistance que dans le passage à l’œuvre" (Bergez, p. 155), dans la Révélation (1995) entre apparition et disparition : "[…] ce non-être, c’est toi, ce non-être n’est pas une négation, mieux vaut dire que c’est une réalisation, une empreinte, une dépense, un résultat […]" (Le livre…, p. 257). En témoignent autant les tableaux comme Montagne de l’âme (1980), La danse des ombres (1990), Perspective (2000 et 2007), Le Vide (2005 et 2008) que ceux où l’individu, considéré hors de tout portrait singulier (Nu n° 4 1978 ; Présence 1997 ; Le Désir 2004), est esquissé dans son existence générique, son anonymat, son universalité (Le Fantasme 1993 ; La Surprise 1994 ; La Mémoire 1996 ; L’Angoisse 2008…). Les procédés narratifs des romans et du théâtre offrent un pendant à cette volonté de ne pas fixer l’identité du moi du personnage (Dialoguer, p. 69) dans l’alternance des pronoms que l’auteur lui attribue : "Dans ce long monologue, ‘tu’ est l’objet de mon récit, en fait c’est un moi qui m’écoute attentivement, ‘tu’ n’est que l’ombre de moi […] ‘Elle’ dérive de ‘tu’ et, en retour, confirme mon moi." (La montagne…, p. 421).

Créé par l’auteur, "un individu faible", seul au monde (L’Homme seul 2009), étranger, le personnage, je, tu ou il, erre au plus près du réel, entre rêve et méditation, pour "voir ce qu’il y a" (L’autre rive, p. 61, voir le tableau homonyme), même s’il n’y a rien à voir, à la recherche d’un univers perdu (L’Enfance 1987), du Reflet de la mémoire ( 1998), de La Montagne de l’âme ( 1980), Au fond du sombre (2000), dans Le Monde du silence (1999) et de L’Oubli ( 1997) où "ce qui est passé est fini, c’est toujours trop tard" (Le Quêteur…, p. 32 ; Le Quêteur 2010). Semblables dans leur différence privée d’intimité, les silhouettes esquissées dans le monde onirique des chemins, des cavités et des pièces sombres, traversés d’un rai de lumière, voyagent "dans les profondeurs de l’encre […] selon la dialectique du vide et du plein" (Bergez, p. 75) sans intentionnalité trop construite, solitaires, méditatives et énigmatiques face à La vision de la nuit (2006) et à l’impermanence des choses : elles se fondent "dans l’obscurité, dans une immensité chaotique" (Le livre…, p. 25) "dans laquelle il n’y a plus ni haut ni bas, ni gauche ni droite, ni lointain ni proche, ni aucun ordre déterminé" (La montagne…, p. 163).

Le vocabulaire des formes - la récurrence du cercle (La nuit silencieuse 2008 ; Vers le vide 2009 ; Les Rêveuses 1998) et du trait (L’Éternel 1998) ou plutôt de leur mise en tension entre l’abandon au surgissement et la maîtrise des motifs issus de l’imprévu (Bergez, p. 99) - transcende la figuration et l’abstraction. Engagé dans une économie de moyens plastiques, Gao Xingjian expérimente la ductilité du pinceau comme l’intensité, la variabilité et la diversité des nuances, des dégradés, des dilutions de l’encre, de la lumière au noir, dans la transparence et la respiration des supports (Pour une autre esthétique, p. 43) : fragilité subtile et velouté incertain des papiers (Bare Mountains 2000) ; texture et possibilités d’absorption, de dispersion (Dispersion 2008), de frottage et de raclage de la toile de lin (Le Quêteur 2010, La Nature morte 2011). Dans l’émergence, le déploiement du tableau, les titres, donnés après une longue observation, sont "des leurres qui dénoncent l’infirmité du langage" (Bergez, p. 238 ; Sans mot à dire 2005) et ouvrent vers une signification incertaine, un sens indéterminé et réversible.

La richesse de la somme de Daniel Bergez, qui a déjà publié plusieurs entretiens avec Gao  Xingjian, réside dans la capacité à se mettre à l’écoute de l’humilité du créateur, à évoquer l’inquiétante étrangeté de l’écriture et du geste, à guider le visiteur dans la fragilité de l’instant de création, de lui faire approcher, dans l’expression du fragment - nouvelles, chapitres des romans ou tableaux à l’encre -, le bonheur pictural et les méditations sur la solitude, l’amour et la mort, à lui faire accepter des explications et des commentaires qui résistent et n’entament pas l’" instabilité de l’espace pictural", à instruire dans la fragilité de l’instant le "regard mobile de la complexité infime et infinie" (Bergez, p. 237) : "Ce que tu aimes, c’est cette histoire en elle-même, dans sa pureté parfaite. En fait aucune explication n’a d’incidence sur elle. Tu te contentes de la raconter une fois de plus par le truchement de la langue" (La montagne…, p. 386-387).

Jean-Marie Baldner

Les œuvres citées entre parenthèses renvoient aux illustrations de l’ouvrage de Daniel Bergez.

Œuvres de Gao Xingjian citées dans le texte

La montagne de l’Âme. Traduction Noël et Liliane Dutrait (1995). La Tour d’Aygues - Paris : Éditions de l’Aube – Points. 2007.
Gao  Xingjian, Denis Bourgeois. Au plus près du réel : dialogues sur l’écriture, 1994-1997. La Tour d’Aygues - Paris : Éditions de l’Aube. 1997.

Théâtre 1 (La fuite, traduction Michèle Guyot ; Au bord de la vie ; Le Somnambule ; Quatre quattuors pour un week-end). Carnières-Morlanwelz (Belgique) : Lansman, DL. 2000. Voir aussi Noël Dutrait. "Les traductions du théâtre de Gao Xingjian par lui-même". Impressions d'Extrême-Orient 2 2011. [http://ideo.revues.org/]

Le Livre d’un homme seul. Traduction Noël et Liliane Dutrait (2000). La Tour d’Aygues : Éditions de l’Aube. 2001.

Pour une autre esthétique. Traduction Noël et Liliane Dutrait. Paris : Flammarion. 2001.

Dialoguer-interloquer. Traduction Annie Curien. Carnières-Morlanwelz (Belgique) : Lansman, DL. 2001.

« Ne pas avoir de -isme », in Le témoignage de la littérature. Traduction Noël et Liliane Dutrait. p. 19-38. Paris : Seuil. 2004. Voir aussi Noël Dutrait, « ‘Ne pas avoir de -isme’, un -isme pour un homme seul », Perspectives chinoises. 2010/2 [http://perspectiveschinoises.revues.org/].

L’Autre rive. In Le Quêteur de la mort. Traduction Noël et Liliane Dutrait. Paris : Seuil. 2004.

Textes et interviews de Daniel Bergez sur et avec Gao Xingjian

Daniel Bergez. Gao  Xingjian. Peintre de l’âme. Paris : Seuil. 2013.

« Le troisième œil », Entretien avec Gao  Xingjian. Littérature et peinture. Europe. n° 933-934. Janvier-février 2007. p. 247-256.

« Gao  Xingjian dans son atelier », texte et entretien. Prussian Blue, n° 2. Automne 2012. p. 10-17.

 

 

Des nouvelles de nos confères : Daniel Bergez (2013). Gao Xingjian. Peintre de l'âme. Paris : Le Seuil. Extrait du Communiqué de presse du Seuil paru comme actualité dans le Bulletin 45 de mars 2014.

"Universellement connu comme écrivain, Prix Nobel de littérature en 2000, Gao Xingjian est aussi un peintre qui expose dans le monde entier.
C’est d’ailleurs à la création picturale qu’il consacre aujourd’hui l’essentiel de son activité artistique. Né en Chine en 1940, il fut très tôt sensibilisé aux arts par sa mère, et devint traducteur, tout en pratiquant la peinture. D’abord auteur de théâtre, et considéré comme subversif par le pouvoir en place, il fut envoyé dans un camp de rééducation au moment de la "révolution culturelle". En 1989, après les événements sanglants de la place Tian’anmen, il s’installe en France, où il poursuit toujours son œuvre de peintre, d’écrivain, de dramaturge, et même de cinéaste. Traduit dans plus de quarante langues, et surtout connu pour La Montagne de l’âme, il a également publié des ouvrages de réflexion sur l’art et la littérature. L’ouvrage met en lumière la richesse fascinante de l’œuvre picturale de Gao Xingjian, qui exploite les infinies possibilités du travail de l’encre de Chine. On comprend ici la diversité des voies qui s’y croisent : l’héritage de la culture chinoise, l’esthétique de la modernité occidentale, la pratique expérimentale de la peinture, et une sensibilité exceptionnelle. Les échos que trouve cette œuvre dans les textes littéraires de Gao Xingjian en révèlent la cohérence, à la fois singulière et complexe, irréductible à tout schématisme, et pleinement offerte à l’expérience visuelle du spectateur.
Daniel Bergez, membre du SJPP, est écrivain d’art et critique littéraire, professeur de littérature française, et artiste peintre. Auteur d’une quinzaine de livres et de très nombreux articles de recherche, il a, depuis dix ans, orienté ses publications vers les rapports entre création picturale et création littéraire. Ses ouvrages Littérature et peinture (Armand Colin) et Peindre, écrire. Le dialogue des arts (La Martinière) font autorité. Son livre sur Gao Xingjian, à qui il a consacré plusieurs articles et entretiens, mêle une passion admirative pour cet artiste, et la connaissance intime de son œuvre."

Le Seuil. Extraits du communiqué de presse.