Syndicat des Journalistes de la Presse Périodique

Daniel Bergez, Écrire l'amour, 2015

- Extrait du dossier de presse

- Lecture critique Le Bulletin, n°50, juin 2015.

Extrait du dossier de presse

 

"Du Cantique des cantiques de la Bible à L'Amant de Marguerite Duras, le thème de l'amour convoque toute l'histoire de la littérature en Occident. Il tisse à travers les siècles des échos multiples entre Virgile et Hugo, Euripide et Racine, Madame de La Fayette et Proust, Shakespeare et Jean Cocteau. Si elles célèbrent le bonheur d'aimer, la jouissance et le plaisir des sens, ces oeuvres montrent aussi à quel point l'amour se lie avec la mort, la douleur et le désespoir de vivre. Ces textes sont des poèmes d'adoration ou de plainte amoureuse, des lettres intimes, des scènes théâtrales ou romanesques de séduction ou de dépit, des moments d'exaltation ou de fureur tragique. Souvent l'intensité de l'émotion porte le langage jusqu'à un point d'incandescence inouî. Même si la palette des registres et des formes littéraires est d'une exceptionnelle diversité, on y entend toujours l'écho d'une vérité intime, profonde et unique, dans laquelle le lecteur entre comme par effraction.

Ce livre montre à quel point, depuis l'Antiquité, la littérature a fait de l'amour un thème privilégié, modulé au gré des époques (l'inconscient prenant la place de l'antique dieu Amour), mais d'une rare constance autour de grands motifs et d'images qui restent des matrices fécondes de notre sensibilité. La riche iconographie qui accompagne les textes (des enluminures médiévales à Jim Dine, en passant par Cranach, Titien, Poussin, Watteau, Boucher, Gérard, Moreau, Rossetti...) amplifie et prolonge ces résonances de l'imaginaire amoureux dans un dialogue suggestif entre la littérature et la peinture."

 

Sommaire

Antiquité
De la Bible à Virgile : Homère, Sappho, Aristophane...
Moyen Âge et Renaissance
De Saint-Augustin à Shakespeare : Chrétien de Troyes, Dante, Charles d'Orléans, Marot, Ronsard...
Époque classique
De Racine à Choderlos de Laclos : La Fontaine, Molière, Madame de Sévigné, Marivaux, Rousseau...
Age moderne
De Goethe à Marguerité Duras : Stendhal, Hugo, Nerval, Tolstoï, Baudelaire, Maupassant, Apollinaire, Colette, Zweig, Éluard, Vian...

Daniel Bergez (dir.), Écrire l’amour. De l’Antiquité à Marguerite Duras, Citadelles & Mazenod, 2015, 512 p., 130 textes de plus de 90 auteurs, 350 illustrations en couleurs.

Découvrir le livre et télécharger la brochure sur le site des Editions Mazenod.

 

Suite de l'article publié dans Le Bulletin, n°50, juin 2015

Daniel Bergez ouvre ce volume abondamment illustré par une citation d’André Malraux : « Notre littérature ne traite presque que de l’amour ». Et, effectivement à parcourir les pages, le lecteur part à la rencontre des couples mythiques (Orphée et Eurydice, Didon et Énée…) et légendaires (Roméo et Juliette, Tristan et Iseult, Héloïse et Abélard…), de l’être aimé et exalté (Béatrice, Laure, Elsa, Lolita, Maurice Pilorge…) ou de ceux et celles à qui « […] jamais […] nous ne faisons défaut ». Toute anthologie a ses risques - « Il serait difficile de nommer un grand auteur chez qui ce thème ne serait pas cardinal » -, que l’auteur assume dans une introduction roborative, dérivant l’apparente évidence de l’universalité de l’expérience vécue, de l’épreuve subie ou exercée et de la gestuelle amoureuse vers un imaginaire aux « variations d’une infinie diversité » : amour-passion, amour-désir, amour tarifé, amour maternel, paternel ou fraternel, amour de sexes semblables ou différents, amour exclusif ou multiple, « vécu, célébré ou attendu, refusé ou déçu… », souvent disposé à se métamorphoser en haine ou en pulsion mortelle. Soif d’absolu confronté à la finitude. Daniel Bergez explique ses choix dans une histoire des écritures de l’amour - tragique (Euripide, Giraudoux) et fatal (Shakespeare), tendre (Madame de Sévigné) ou érotique (Aristophane, Baudelaire), léger et badin (Vivant-Denon), grave et pathétique (Goethe), spirituel ou mystique (Dante, Claudel), nostalgique et sensuel (Colette), démystifié (Balzac, Tristan Corbière, Albert Cohen) ou transgressif (Nabokov) -, dont il restitue les configurations, les évolutions, les bifurcations et les interrogations dans le temps long, mettant en évidence les dominantes et les singularités dans un dialogue nourri entre les textes et la peinture.

Dans les textes antiques, la passion subie, fatale, nourrie du mythe, laisse peu de place à l’expression du sentiment individuel sauf chez quelques poètes comme Sapho et Catulle : « Puissé-je moi-aussi en jouant avec toi, / Alléger de mon cœur tristesses et tourments ». En idéalisant la femme, image inaccessible, l’amour courtois fait de l’amant le serviteur d’une « passion intense et exclusive ». Mais l’idéalisation amoureuse n’exclut pas la légitimité du désir féminin et l’interrogation sur la place des femmes dans la société : « Amour m’assaille et m’enflamme / Et plus je pense me détourner, / Plus je sens ma situation empirer » (Christine de Pisan). Objet d’analyse (La Rochefoucauld, La Bruyère, Madame de La Fayette), notamment dans le roman par lettres (Guilleragues), l’écriture de l’amour s’oriente au XVIIIe siècle vers la quête du bonheur et un hédonisme qui s’exacerbe dans la littérature libertine (Choderlos de Laclos) où se mêlent sensibilité et calcul. L’individualisation du sentiment amoureux, qu’il apparaisse comme « une voie d’accès à l’absolu » ou à l’inconscient dominé par le désir n’écarte pas cependant la passion et la fatalité (Breton, Duras). La thématique amoureuse participe aussi à la promotion de la littérature féminine (de Marguerite de Navarre et Louise Labé à Emily Brontë, de Colette à Catherine Pozzi, Annie Ernaux, Albertine Sarrazin, Nathalie Sarraute et Marguerite Duras), tout comme s’affirme la reconnaissance progressive des peintures d’artistes femmes (Constance-Marie Charpentier, Rosalba Giovanna Carriera, Alice Ruggles Sohier, Leonor Fini, Anneliese Everts, Cecily Brown).

« Plaisant malheur » (Ronsard), l’amour est une rhétorique de l’absence (Verlaine) et de la souffrance, où l’être aimé est fétichisé (Rousseau, Maeterlinck). Il se heurte aux obstacles -« Il n’y a pas d’amour heureux » (Aragon) - et souvent à sa propre impossibilité : « […] il se sentait pareil à un assassin devant le corps inanimé de sa victime : ce corps immolé par lui, c’était leur amour, la première phase de leur amour » (Tolstoï). Serment ou lamentation de l’amant, la mort est souvent son accomplissement (Orphée, Ophélie…) : « Ô viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d’Espagne, / Arrive dans mes yeux qui seront morts demain » (Jean Genet). Le sentiment amoureux parle dans et par le regard, « coup de foudre […] véritable ‘topos’ constamment réécrit », « innamoramento » des poètes des XVe et XVIe siècles : « leurs yeux se rencontrèrent » (Flaubert), mais aussi regard voyeur, « observation inquiète et éventuellement possessive de l’autre » (p. 14). Il s’exprime et s’érige en doute dans les paroles. Il invente une langue « adaptée à la profondeur insaisissable du sentiment », hantée par le silence (Stefan Zweig) : « Plus un mot à se dire à partir de là. L’imminence du départ les cloue dans un silence funèbre. / Il s’agit bien d’amour. Ils ne peuvent plus que se taire. » (Marguerite Duras).

À l’accomplissement physique de l’amour, à l’écriture du corps, « ce grand refoulé de la littérature en Occident », poètes et romanciers préfèrent souvent la spiritualisation et l’idéalisation des sensations et des perceptions, traçant une ligne, quelquefois assez floue, entre l’érotisme et la pornographie. Dévoilant les corps et les étreintes au regard, la peinture va dans le même sens. Le lecteur peut alors se laisser emporter par le manège des correspondances dans les effets de miroir en abyme et les oscillations de l’imaginaire entre le plaisir du texte dans l’image et le plaisir de l’image dans le texte.

Le thème de l’amour est aussi une métaphore de l’écriture littéraire, un moyen, dans le jeu de l’implicite et de la « complicité muette et distante » avec le lecteur, pour « la littérature de se réfléchir, de s’évaluer et d’expérimenter ses pouvoirs face à des sentiments et des situations qui sont un défi pour le langage » (p. 16).

Tout contribue à faire de cet ouvrage une œuvre d’art, précisément documentée. Chaque extrait est introduit par une présentation bio-bibliographique et littéraire de l’auteur, de l’œuvre et de l’extrait. Elle donne sens à l’extrait choisi et à sa place dans l’œuvre. Chaque double page comporte une ou plusieurs illustrations - fréquemment un détail -,  reproduites en grand format souvent en pleine page, voire sur deux pages. Les choix équilibrent les différents registres de l’écriture de l’amour, ce pouvoir de faire exister des êtres et des sentiments, de « donner corps à une expérience vraie même si elle n’est pas vécue ». Ils mettent en évidence l’historicité des lectures en proposant œuvres contemporaines et plus distantes dans le temps, ainsi les figures de Paolo et Francesca peintes par Dante Gabriel Rosseti et Ary Schaeffer. Les correspondances spéculent sur de feintes évidences (Ulysse et les Sirènes de Léon Belly et John William Waterhouse ; Balthus et Lolita de Nabokov), déplient les résonances (Belle du seigneur d’Albert Cohen et Kart Schmidt-Rottluff) dans la jouissance subtile du regard et de l’imaginaire (Edvard Munch et Colette ; Paul Klee et Nathalie Sarraute…), multipliant les échos entre les époques et les genres (la Bible et Gustave Moreau ; Véronèse et Plaute ; Sandro Botticelli, Maurice Denis et Marcel Proust ; Albertine Sarrazin et Anselm Kiefer…).

Jean-Marie Baldner